UMBERTO ECO
Comprendre le fascisme pour mieux défendre la liberté
De l’enfant du fascisme au grand défenseur de la pensée critique:

Umberto Eco naît le 5 janvier 1932 à Alessandria, dans le Piémont italien. Il meurt à Milan le 19 février 2016. Philosophe, écrivain, sémiologue, universitaire, essayiste et journaliste, il fut l’un des intellectuels italiens les plus importants de la seconde moitié du XXᵉ siècle. Professeur de sémiotique à l’Université de Bologne, il développa une œuvre immense consacrée aux signes, au langage, aux médias, à la littérature et aux mécanismes de formation de l’opinion.

Mais pour comprendre son rapport au fascisme, il faut revenir à son enfance.
Eco grandit dans l’Italie de Benito Mussolini. Il ne découvre donc pas le fascisme dans les livres d’histoire : il le découvre comme un environnement quotidien, comme le cadre politique et culturel dans lequel un enfant doit grandir.

Dans son célèbre texte Ur-Fascism, publié en 1995 dans The New York Review of Books, Eco raconte avec une ironie particulièrement forte qu’à dix ans, en 1942, il participa aux Ludi Juveniles, une compétition destinée à la jeunesse fasciste. Le sujet proposé demandait s’il fallait mourir pour la gloire de Mussolini et le destin immortel de l’Italie. Eco explique qu’il répondit alors positivement.
Ce souvenir est essentiel. Il montre comment une idéologie peut pénétrer l'esprit d'un enfant avant même que celui-ci soit capable de la questionner. Le jeune Eco n'était pas un théoricien du fascisme : il était un enfant formé par le système fasciste.

Puis vient le bouleversement.
En 1943, Mussolini tombe. L’Italie se divise. Les fascistes, les républicains soutenus par l’Allemagne nazie, les soldats allemands et les résistants s’affrontent. Eco raconte avoir vécu ces années au milieu des tirs et des combats.
Après la chute de Mussolini, il découvre soudain quelque chose qu’il ignorait : la pluralité politique et la liberté.
Il raconte qu’en juillet 1943, après l’arrestation de Mussolini, il voit dans un kiosque des journaux portant des titres différents. Plusieurs partis politiques existent. Des mots nouveaux apparaissent devant lui : « liberté », « démocratie », « dictature », « liberté de la presse ».
Cette expérience deviendra l’une des clés de toute sa pensée.
La liberté, pour Eco, n’est jamais définitivement acquise.
Elle doit être comprise, défendue et constamment réinventée.

UN INTELLECTUEL DE LA LIBERTÉ:
Après des études de philosophie à l’Université de Turin, Eco soutient en 1954 une thèse consacrée à l’esthétique de Thomas d’Aquin. Il travaille ensuite à la RAI, la télévision publique italienne, puis dans l’édition chez Bompiani. Il devient progressivement l’un des grands spécialistes de la sémiotique, c’est-à-dire de l’étude des signes et de la manière dont ils produisent du sens.
Cette spécialisation est loin d’être anodine.
Eco comprend que le pouvoir passe aussi par les mots, les images, les symboles et les récits.
Une société ne se contrôle pas uniquement par la police ou par la force. Elle peut aussi être influencée par les discours, la télévision, la propagande, les slogans, les mythes collectifs et la répétition de certaines représentations.
Cette réflexion traverse ses essais comme L’Œuvre ouverte, Apocalyptiques et intégrés, La Structure absente ou encore son Traité de sémiotique générale. Elle accompagne également son activité journalistique et ses chroniques culturelles.
En 1980 paraît Le Nom de la rose, roman qui le rend mondialement célèbre. Derrière l’intrigue médiévale et policière, Eco interroge déjà le rapport entre pouvoir, connaissance, vérité, religion, censure et contrôle des livres.
La bibliothèque devient alors bien davantage qu’un décor.
Elle représente la mémoire humaine.
Et celui qui contrôle les livres peut chercher à contrôler ce que les hommes ont le droit de savoir.
1995 : « LE FASCISME ÉTERNEL »
C’est cependant en 1995 qu’Eco formule l’une de ses réflexions politiques les plus célèbres.
Dans Ur-Fascism, il revient sur son enfance sous Mussolini et pose une question essentielle :
Le fascisme peut-il revenir après avoir été historiquement vaincu ?
Sa réponse est prudente mais claire : le fascisme ne reviendra pas nécessairement sous la même apparence.
Le fascisme italien de Mussolini appartenait à une époque et à un contexte particuliers. Le nazisme possédait également ses propres caractéristiques historiques et idéologiques.
Mais Eco estime qu’il existe derrière ces expériences historiques différentes une série de mécanismes, de réflexes et de comportements susceptibles de réapparaître sous d’autres formes.
C’est ce qu’il appelle l’« Ur-Fascisme », que l’on peut traduire par « fascisme éternel ».
Pour Eco, il ne faut donc pas attendre le retour exact des chemises noires, des uniformes ou des grands rassemblements fascistes.
Le danger peut apparaître autrement.
Il peut commencer par la destruction progressive de la pensée critique.

LES 14 SIGNES DU « FASCISME ÉTERNEL »
Eco identifie quatorze caractéristiques qu’il associe à l’Ur-Fascisme. Il ne prétend pas qu’un mouvement doive nécessairement toutes les réunir. Il insiste au contraire sur leur caractère multiple et parfois contradictoire.
Parmi ces caractéristiques figurent :
1. Le culte de la tradition: La glorification d’un passé mythifié devient un moyen de rejeter la complexité du présent.
2. Le rejet du modernisme et de l’esprit critique: La raison, la réflexion et la pensée scientifique peuvent être présentées comme des menaces.
3. Le culte de l’action pour l’action: Réfléchir devient suspect. Agir immédiatement devient une valeur en soi.
4. Le refus du désaccord: Dans cette logique, discuter n’est plus rechercher la vérité : c’est être considéré comme un adversaire.
5. La peur de la différence: L’étranger, le minoritaire ou celui qui ne correspond pas aux normes du groupe peut devenir un bouc émissaire.
6. La frustration sociale: Les crises économiques, sociales ou identitaires peuvent alimenter un sentiment de déclassement et de ressentiment.
7. L’obsession du complot: La société est présentée comme assiégée par des ennemis, souvent à la fois extérieurs et intérieurs.
8. L’ennemi présenté simultanément comme puissant et faible: Il est suffisamment dangereux pour justifier la mobilisation, mais suffisamment faible pour être méprisé.
9. Le culte de la guerre et le rejet du pacifisme: Eco souligne que l’Ur-Fascisme transforme la conflictualité permanente en valeur politique.
10. Le mépris des faibles: La hiérarchie, la force et la domination sont valorisées.
11. Le culte du héros et de la mort: Le sacrifice devient une vertu politique.
12. Le machisme et la domination: La virilité agressive et la condamnation de ceux qui ne correspondent pas aux normes imposées participent de cette logique.
13. Le populisme de la « volonté du peuple »: Eco met en garde contre l’idée qu’un dirigeant puisse prétendre incarner à lui seul la volonté authentique du peuple et considérer les institutions démocratiques comme illégitimes.
14. L’appauvrissement du langage: C’est probablement l’un des points les plus importants pour un sémiologue comme Eco : réduire le vocabulaire et simplifier abusivement la pensée réduit également la capacité à raisonner, distinguer et questionner.

LE LANGAGE : PREMIÈRE LIGNE DE DÉFENSE
Cette dernière idée est fondamentale.Pour Eco, les mots ne sont jamais neutres.
Lorsqu’une société commence à ne plus pouvoir nommer les choses, elle perd progressivement la capacité de les penser.
Lorsqu’un adversaire devient simplement « un traître », lorsqu’un étranger devient « une menace », lorsqu’une opinion différente devient « une trahison », la discussion démocratique se réduit.
Le langage cesse alors d’être un instrument de dialogue pour devenir un instrument de classement et d’exclusion.
C’est pourquoi Eco accorde une importance particulière au Newspeak, la « novlangue » imaginée par George Orwell dans 1984.
Appauvrir le langage, c’est aussi appauvrir la pensée. Et lorsque la pensée critique s’affaiblit, la manipulation devient plus facile.

LA LIBERTÉ EST UNE TÂCHE SANS FIN:
La leçon d’Umberto Eco n’est donc pas simplement historique. Elle est profondément démocratique.
Il ne nous dit pas : « voici exactement à quoi ressemblera le prochain fascisme ». Il nous invite plutôt à apprendre à reconnaître certains mécanismes avant qu’ils ne deviennent un système.
Le fascisme historique a été vaincu en Europe en 1945. Mais les mécanismes de propagande, de désignation de l’ennemi, de haine de la différence, de glorification de la force et de destruction du débat démocratique peuvent réapparaître sous d’autres formes.
Eco nous rappelle surtout que la démocratie ne se résume pas au vote.Elle suppose la liberté de penser, de parler, de contredire, de lire, de débattre et de chercher la vérité.
Elle suppose également l’existence d’une presse libre, d’une culture indépendante, d’une école capable d’apprendre à questionner et d’institutions qui protègent les libertés.
Son expérience personnelle donne à cette réflexion une force particulière.
L’enfant qui avait appris à répondre « oui » à la propagande fasciste est devenu l’intellectuel qui a consacré une partie de sa vie à expliquer comment la propagande peut fonctionner.
C’est peut-être là le paradoxe le plus fécond de son parcours.
On peut naître dans un système de pensée sans en comprendre les mécanismes. Mais on peut apprendre à les reconnaître.
Et cette connaissance devient alors une forme de liberté.


POUR L’ÉCHO DE LA PAIX:
Dans un monde marqué par le retour des nationalismes, la multiplication des discours de haine, les guerres, les manipulations de l’information et la polarisation des sociétés, la pensée d’Eco conserve une actualité particulière.
Elle nous invite à ne pas confondre désaccord et trahison.
À ne pas confondre force et vérité.
À ne pas confondre unité et uniformité.
À ne pas confondre patriotisme et haine de l’étranger.
Et surtout à ne jamais abandonner notre capacité à questionner les mots que l’on nous présente comme évidents.
La paix n’est pas seulement l’absence de guerre.
Elle est aussi la capacité d’une société à accepter la différence, à résoudre ses conflits par la parole et à préserver la dignité de ceux qui pensent autrement.
C’est pourquoi la pensée d’Umberto Eco rejoint profondément une culture de paix :
défendre la liberté, c’est défendre la possibilité de penser autrement.
Et défendre la possibilité de penser autrement, c’est empêcher qu’une société ne soit progressivement enfermée dans une seule vérité, une seule identité, un seul récit, un seul chef.
Eco terminait son texte de 1995 par une idée qui résume toute sa démarche :

la liberté et la libération sont une tâche sans fin.
Une tâche pour chaque génération.
Une tâche pour chaque citoyen.
Une tâche pour nous tous.

Le comité Sud Vienne du Mouvement de la Paix.

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