Edito N°2 " Penser contre soi-même"
PENSER CONTRE SOI-MÊME
La leçon de François Mauriac
Il est des moments dans l'Histoire où l'homme est placé devant une épreuve plus difficile que celle de choisir son camp : celle de savoir renoncer aux certitudes de son propre camp lorsque l'humanité est en jeu.
François Mauriac nous a laissé, à cet égard, une leçon singulière.
Catholique, issu de la bourgeoisie bordelaise, conservateur par ses origines et d'abord favorable au soulèvement franquiste, Mauriac n'était pas spontanément du côté des Républicains espagnols.
Mais la guerre d'Espagne allait bouleverser ses certitudes.
Dès 1936, les massacres commis à Badajoz l'avaient conduit à prendre ses distances avec les nationalistes. Puis vint Guernica, le 26 avril 1937.
La ville basque fut bombardée par l'aviation allemande de la Légion Condor, alliée aux forces nationalistes de Franco. La propagande franquiste chercha ensuite à attribuer la destruction aux Républicains eux-mêmes. La responsabilité du bombardement fut cependant établie et reconnue ultérieurement par les autorités espagnoles.
Pour Mauriac, à cet instant, quelque chose bascule.
Il ne pouvait plus accepter que son appartenance politique, sociale ou religieuse détermine ce qu'il devait voir et ce qu'il devait refuser de voir.
Il choisit alors de penser contre lui-même.
Il se range du côté des victimes et des Républicains espagnols. Il dénonce les violences franquistes et prend également la défense des chrétiens basques persécutés ou victimes de la guerre.
Son évolution provoqua une rupture avec une partie de son propre univers politique et intellectuel.
C'est peut-être cela, être un homme libre.
Non pas changer d'opinion au gré des circonstances.
Mais accepter qu'un événement, lorsqu'il devient insupportable à la conscience, nous oblige à réinterroger nos propres certitudes.
Mauriac nous enseigne ainsi quelque chose de beaucoup plus profond que la seule histoire de la guerre d'Espagne.
Il nous enseigne que nos convictions ne doivent jamais devenir une prison.
Que notre famille politique ne doit pas devenir notre conscience.
Que notre religion ne doit pas devenir un permis de justifier la violence.
Et surtout que la souffrance d'un être humain ne devient pas moins réelle parce qu'elle est infligée par ceux que nous considérons comme appartenant à notre propre camp.
Et aujourd'hui ?
Cette question nous interroge et nous conduit inévitablement à ce jour vers Gaza?
Le 7 octobre 2023, le Hamas et d'autres groupes armés palestiniens ont commis des attaques meurtrières contre des civils israéliens et pris des otages. Ces crimes ne peuvent être minimisés ni justifiés.
Mais une question demeure :
la condamnation du terrorisme du Hamas doit-elle nous empêcher de regarder ce qui est infligé aux Palestiniens ?
Depuis octobre 2023, l'offensive israélienne a provoqué une destruction massive de Gaza et un nombre considérable de victimes civiles. En septembre 2026, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme a encore exprimé des préoccupations concernant de possibles crimes de guerre après la découverte de centaines de corps sous les décombres.
Des organisations internationales et des experts des Nations unies ont employé la qualification de génocide à propos des actes commis à Gaza ; d'autres acteurs contestent cette qualification, et la procédure devant la Cour internationale de Justice doit être distinguée d'une condamnation définitive : les mesures provisoires de la CIJ ne constituent pas, à elles seules, un jugement final sur la question du génocide.
Mais au-delà du vocabulaire juridique, une question morale demeure.
Que ferions-nous si nous étions Mauriac ?
Que dirait aujourd'hui un homme profondément attaché à Israël, à son histoire, à la tradition judéo-chrétienne, aux valeurs occidentales et à la lutte contre le terrorisme, s'il voyait des enfants palestiniens mourir sous les bombardements ?
Pourrait-il continuer à défendre inconditionnellement la politique d'un gouvernement au seul motif qu'il appartient à son propre univers politique ou culturel ?
Ou serait-il capable, comme Mauriac en 1937, de dire :
« Je ne peux pas accepter cela. »
Penser contre son propre camp:
La comparaison avec l'Espagne franquiste doit évidemment être maniée avec prudence : Israël aujourd'hui n'est pas l'Espagne franquiste de 1937, et les situations historiques, politiques et militaires sont profondément différentes.
Mais il existe une question commune à toutes les guerres :
jusqu'où peut-on aller au nom de la sécurité, de la vengeance, de la défense de la nation ou de Dieu ?
L'Histoire nous montre que les régimes politiques ont souvent cherché à donner une justification supérieure à la violence : la nation, la civilisation, la sécurité, la religion, la lutte contre le mal.
C'est précisément là que commence le danger.
Car lorsqu'une population entière est progressivement réduite à une identité collective « les ennemis », « les terroristes », « les barbares », « les complices » il devient plus facile de considérer que ses souffrances sont acceptables.
La religion elle-même peut alors être instrumentalisée pour transformer une guerre politique en combat sacré.
C'est là, à cet instant que la conscience des hommes doit reprendre ses droits.
La question que Mauriac nous pose
Peut-être que la véritable fidélité à nos convictions consiste parfois à leur désobéir.
Un homme de droite peut dénoncer une injustice commise par la droite.
Un chrétien peut dénoncer une violence commise au nom de la religion.
Un juif peut défendre les droits du peuple palestinien sans renier la mémoire du peuple juif.
Un musulman peut condamner sans réserve les crimes du Hamas sans renoncer à la défense des Palestiniens.
Un homme de gauche peut également dénoncer les crimes commis par ceux qu'il considère comme appartenant à son propre camp.
La conscience ne connaît pas de camp.
Enfin, François Mauriac nous rappelle finalement une exigence simple et terrible :
Lorsque ceux que nous aimons commettent l'injustifiable, notre devoir n'est pas de chercher des excuses, ni de les excuser.
Notre devoir est de penser contre nous-mêmes.
C'est peut-être cela, la véritable culture de paix.
Non pas être contre un peuple.
Non pas être contre une religion.
Non pas être contre une nation.
Mais être contre la déshumanisation de l'autre, quelle que soit son origine, sa religion ou son drapeau.
Parce qu'à partir du moment où nous acceptons que la vie de l'autre vaut moins que la nôtre, nous avons déjà commencé à perdre notre propre humanité.
Et peut-être qu'aujourd'hui, la question que François Mauriac nous adresserait serait simplement celle-ci :
« Jusqu'où êtes-vous prêts à fermer les yeux lorsque les victimes ne sont pas de votre camp ? »
Penser c'est vivre. Vivre c'est penser. Pas de pensée sans prise de risque. Pas de pensée qui ne soit un affrontement personnel avec le monde. Penser c'est aussi frôler le précipice, assumer le désespoir et la solitude qui peuvent en résulter. Hannah Arendt
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