Il fut un temps, au Rassemblement national (RN), où l’on ne mâchait pas ses mots pour attaquer l’agroindustrie. Soucieuse de son image anti-système et proche du peuple, Marine Le Pen, cheffe des député·es frontistes, estimait en 2017 que Monsanto, le géant de l’agrochimie, était «une entreprise criminelle». Le glyphosate, la substance contenue dans son herbicide Roundup ? «Une saloperie», selon Jordan Bardella en 2018. Depuis, le discours du président du RN et de ses cadres s’est largement adouci.

Pour Erwan Lecoeur, sociologue spécialiste de l’extrême droite et de l’écologie politique, ce retournement de veste n’est pas étranger à la position de favori qu’occupe le RN à l’aube de la campagne présidentielle de 2027. «La dernière marche dont ils ont besoin pour accéder au pouvoir, c’est de se positionner du côté des puissants, estime ce fin connaisseur de l’histoire du parti à la flamme. Entre Bardella et ses conseillers d’aujourd’hui, et Marine Le Pen et ses conseillers de 2017, il y a un gouffre. On est passé d’une candidate anti-système à un candidat qui veut absolument intégrer le système.»

Cette mue est particulièrement visible sur les sujets liés à la santé. Cadmium, pesticides, cancers infantiles, PFAS… Ces derniers mois, le parti d’extrême droite – premier groupe à l’Assemblée nationale depuis les législatives de 2024 – vote systématiquement contre les textes pour protéger la santé des Français·es. «Il y a une vraie incohérence, estime Jordan Allouche, spécialiste des lobbies et fondateur d’Écolobby. Le RN, a contrario de son discours sur la préservation des agriculteurs et du grand public, est une courroie de transmission des intérêts industriels les plus polluants.»

Le 3 juin, l’Assemblée nationale a adopté la proposition de loi du député (Les Écologistes) Benoît Biteau pour «protéger l’alimentation des Français et des Françaises des contaminations au cadmium». Ce métal lourd fait courir des risques graves pour les reins, les os, la reproduction et augmente la probabilité de certains cancers. Contre l’avis du gouvernement, les député·es ont approuvé le texte par 144 voix contre 22. Parmi ces 22 opposant·es, 19 provenaient des bancs de l’extrême droite.

En charge du sujet cadmium pour le groupe RN, le député Eddy Casterman n’a pas pu répondre à nos questions avant la publication de cet article. Il avait proposé un amendement dans lequel il niait tout «lien direct entre la présence de cadmium chez l’être humain et l’agriculture». Pour lui «rien ne justifie» d’interdire les engrais contenant du cadmium, «si ce n’est la volonté farouche de provoquer l’effondrement de la production agricole française». Pourtant, l’Autorité nationale de sécurité sanitaire (Anses) appelle bien, «en premier lieu», à réduire la teneur en cadmium dans les engrais utilisés en agriculture, afin de «diminuer l’exposition alimentaire de la population».

«La droite et l’extrême droite n’ont que le mot sécurité à la bouche, mais quand il s’agit de protéger la santé, il n’y a plus personne», déplore Benoît Biteau. Karine Jacquemart, directrice générale de l’ONG Foodwatch, qui défend le droit à une alimentation saine et durable, reproche au RN «un double scandale» : «leurs votes contre des mesures pourtant évidentes et vitales pour la santé» et leurs mensonges «aux Français et aux Françaises en prétendant qu’ils sont là pour défendre la population». Pour elle, «au contraire, ces votes montrent que le RN préfère servir les intérêts des lobbies».

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