VICTOR KLEMPERER1881–1960 — Résister par les mots
« La langue peut être un instrument de domination »
Victor Klemperer est de ces témoins dont la parole continue de nous interpeller longtemps après leur disparition. Philologue, spécialiste de la littérature française et italienne, professeur d’université et écrivain, il est surtout devenu l’un des grands observateurs de la montée du nazisme et de la transformation progressive de la société allemande.
Né le 9 octobre 1881 à Landsberg an der Warthe, alors dans l’Empire allemand, Victor Klemperer est le huitième enfant d’un rabbin de la communauté juive réformée. Sa famille s’installe ensuite à Berlin. Après des études secondaires et une première expérience professionnelle dans le commerce, il entreprend des études de philosophie, de germanistique et de philologie romane dans plusieurs universités européennes, notamment à Berlin, Munich, Genève et Paris.
En 1906, il épouse Eva Schlemmer, pianiste et musicienne. En 1912, Klemperer se convertit au protestantisme. Ce changement religieux n'effacera pourtant jamais, aux yeux du régime nazi, son origine familiale juive.
Un universitaire reconnu.
Klemperer devient un universitaire reconnu. Après son doctorat et son habilitation, il enseigne à Munich avant d'être nommé en 1920 professeur de philologie romane à la Technische Hochschule de Dresde. Il y poursuit ses recherches sur la littérature et la culture françaises, notamment sur les Lumières et Montesquieu.
Il se sent profondément attaché à la culture allemande et européenne. C'est précisément cette dimension qui rend son expérience du nazisme particulièrement tragique : Klemperer ne se considère pas comme un étranger à l'Allemagne. Il est un intellectuel allemand, profondément intégré à la société de son pays.
Mais après l'arrivée d'Hitler au pouvoir en 1933, cette appartenance ne le protège plus.
Les lois antisémites et les mesures d'exclusion se multiplient. En 1935, Klemperer est contraint de quitter son poste universitaire en raison de ses origines juives. Il perd progressivement ses droits, ses libertés et les conditions normales de son existence intellectuelle. L'accès aux bibliothèques lui est interdit, ce qui constitue pour un philologue une véritable mutilation professionnelle.
Le processus est progressif. C'est justement ce caractère progressif qui intéresse Klemperer.
Observer la transformation du langage:
À partir de 1933, Victor Klemperer commence à tenir méthodiquement son journal. Il y note les événements auxquels il assiste, les humiliations quotidiennes, les nouvelles lois, les comportements de ses contemporains, mais surtout les transformations du langage.
Il comprend quelque chose d'essentiel : une dictature ne transforme pas seulement les institutions. Elle cherche également à transformer les mots avec lesquels les individus pensent le monde.
Il observe les discours officiels, les journaux, les affiches, les conversations, les slogans et les expressions qui envahissent progressivement la société allemande.
Il montre comment certains mots sont répétés jusqu'à devenir familiers, comment certaines expressions imposent une représentation particulière de la réalité et comment la propagande peut finir par pénétrer le langage quotidien. Pour désigner cette langue du régime nazi, Klemperer forge une expression devenue célèbre : LTI- Lingua Tertii Imperii.
La « langue du IIIe Reich ».
Son intuition est fondamentale : la propagande ne fonctionne pas uniquement par les grandes déclarations politiques. Elle agit aussi par la répétition quotidienne, par les mots que l'on finit par employer presque machinalement. La langue devient ainsi un terrain de lutte.
Klemperer écrit, observe et conserve les traces de cette transformation alors même qu'il est lui-même persécuté.
Son journal devient une forme de résistance intellectuelle. Écrire lui permet de conserver une distance critique avec ce qu'il subit et de ne pas laisser la propagande imposer seule le récit du réel. Des chercheurs ont ainsi décrit son journal comme un espace d'écriture résistante au cœur de la dictature.
De l'exclusion à la persécution:
À mesure que le régime nazi radicalise sa politique antisémite, les conditions de vie de Klemperer deviennent de plus en plus difficiles.
Il est privé de nombreux droits, soumis aux interdictions imposées aux Juifs et finalement contraint de vivre dans des Judenhäuser, ces maisons où les autorités regroupent les personnes juives avant les déportations.
Il doit également effectuer des travaux manuels. Pendant toutes ces années, il continue pourtant à écrire son journal, souvent dans des conditions de grande précarité et de danger.
Son épouse Eva, considérée comme « aryenne » selon les catégories raciales nazies, joue un rôle essentiel dans son histoire. Leur mariage contribue à le protéger temporairement des mesures les plus extrêmes. Mais cette protection reste fragile. Klemperer est confronté à une réalité qui dépasse son propre destin : la destruction progressive d'une société où l'exclusion devient normale, où la discrimination devient administrative et où les mots préparent les consciences à accepter l'inacceptable.
Février 1945 : survivre:
En février 1945, alors que Dresde est ravagée par les bombardements alliés, Klemperer parvient à quitter la ville.
Il échappe ainsi à une déportation qui aurait très probablement pu lui être fatale.
Après la guerre, il revient à Dresde et reprend une activité universitaire. Il devient notamment le premier directeur de la Volkshochschule de Dresde en 1946 et poursuit ensuite son enseignement dans plusieurs universités de l'Allemagne de l'Est, notamment à Greifswald, Halle et Berlin.
Son parcours après 1945 est également celui d'un intellectuel engagé dans la nouvelle Allemagne de l'Est. Il adhère au parti communiste puis devient député à la Volkskammer, le Parlement de la RDA, entre 1950 et 1958. Cette période fait partie intégrante de son histoire et rappelle que son parcours ne s'arrête pas avec la chute du nazisme.
LTI : une œuvre de résistance; la langue du IIIe Reich.
En 1947, Klemperer publie LTI- Lingua Tertii Imperii. La langue du IIIe Reich, ouvrage construit à partir des notes accumulées pendant les années nazies.
Le livre ne se contente pas de dénoncer la propagande. Il cherche à comprendre comment elle fonctionne.
Klemperer examine les mots, les expressions, les tournures de phrases et les habitudes linguistiques qui se sont développées sous le nazisme. Il montre que le langage politique peut progressivement modifier la perception du réel.
Son travail constitue donc à la fois un témoignage historique, une analyse linguistique et une réflexion sur la liberté.
Son message pourrait se résumer ainsi :
Lorsque les mots changent, notre manière de percevoir le monde peut changer avec eux.
Et lorsque nous cessons de questionner les mots que nous employons, nous pouvons finir par accepter les représentations qu'ils véhiculent.
Les journaux : témoigner pour les générations futures
Mais Klemperer ne laisse pas seulement LTI.
Ses journaux de 1933 à 1945 constituent l'un des témoignages les plus importants sur la vie quotidienne sous le nazisme. Ils seront publiés plusieurs décennies après sa mort et connaîtront une large reconnaissance. La bibliothèque universitaire de Dresde conserve aujourd'hui une importante partie de ses archives.
Ses journaux montrent le nazisme non seulement à travers les grands événements historiques, mais aussi à travers les petites transformations du quotidien : les interdictions, les humiliations, les conversations, les comportements des voisins, les réactions de la population et l'évolution progressive de la peur. C'est ce qui fait leur force.
L'histoire n'est plus seulement celle des dirigeants et des batailles.
Elle devient celle d'une société qui se transforme jour après jour.
Une œuvre toujours actuelle,Victor Klemperer meurt à Dresde le 11 février 1960, à l'âge de 78 ans:
Mais son œuvre connaît une nouvelle vie après sa mort. Ses journaux sont publiés à partir des années 1990 et permettent à de nouvelles générations de découvrir son témoignage.
En 1995, il reçoit à titre posthume le prix Geschwister-Scholl, distinction qui souligne la portée de son œuvre de témoignage et de résistance.
Aujourd'hui encore, Klemperer nous rappelle que la démocratie ne disparaît pas nécessairement en une seule journée.
Elle peut aussi s'éroder progressivement.
Par les mots.
Par l'habitude.
Par la répétition.
Par l'acceptation de petites exclusions considérées comme anodines.
Par la transformation de l'adversaire politique en ennemi.
Par la banalisation de la violence.
Par l'abandon progressif du sens des mots.
Victor Klemperer : apprendre à écouter les mots:
L'œuvre de Klemperer nous laisse finalement une responsabilité : écouter les mots avant qu'ils ne deviennent des armes.
Il nous apprend à nous méfier des expressions toutes faites, des slogans répétés jusqu'à devenir évidents, des mots qui désignent des groupes humains comme des menaces, des discours qui réduisent la complexité du monde à des oppositions entre « nous » et « eux ».
Son témoignage ne dit pas que tout discours politique conduit au totalitarisme.
Il nous invite plutôt à rester vigilants devant les mécanismes par lesquels une société peut progressivement perdre le goût du débat, de la nuance et de l'humanité.
Car la liberté ne réside pas seulement dans le droit de parler.
Elle réside aussi dans la capacité de choisir ses mots, de comprendre leur histoire et de refuser qu'ils soient utilisés pour déshumaniser l'autre.
C'est peut-être là l'une des grandes leçons de Victor Klemperer pour notre époque :
« Défendre les mots, c'est aussi défendre la pensée.
Et défendre la pensée, c'est défendre la liberté. »
Victor Klemperer (1881–1960)
Philologue • Romaniste • Écrivain • Témoin du nazisme
Œuvres essentielles : LTI — La langue du IIIe Reich ; Journal 1933–1945 ; Curriculum vitae
« Résister commence parfois par refuser les mots que l'on voudrait nous imposer. »
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